Rui Pinto, tout juste trentenaire, fait l’objet d’un singulier bras de fer entre différentes justices européennes. Le jeune homme est à l’origine de la plus grande fuite de l’histoire – 10 teraoctets de données informatiques, 10 000 milliards d’octets, 10 puissance 13. Elle fut initialement qualifiée de «Football Leaks» et transmise en 2016 au journal allemand Der Spiegel, lequel partagera le tout au sein du consortium de médias European Investigative Collaborations (EIC, dont Mediapart en France). Mais seulement 40 % de ces données concernent vraiment les dessous peu ragoûtants du foot business, manipulations financières ou fiscales à la pelle. Les 60 % restants concernent l’industrie offshore des îles Caïmans et n’ont jamais été exploités à ce jour, Rui Pinto se contentant de rencarder le Spiegel sur le ballon rond.

Rui Pinto est embastillé depuis bientôt neuf mois au Portugal, son pays d’origine, après avoir été extradé par la justice hongroise (lire Libération du 9 avril)Il y risque de très nombreuses années de prison, la justice lusitanienne l’accusant de pas moins de 147 délits plus ou moins informatiques. Un paradoxe, alors que bien d’autres justices européennes (France, Belgique, Allemagne…) souhaiteraient l’avoir sous la main, non comme prévenu, mais comme témoin à charge. En gros, c’est le Portugal contre le reste de l’UE. Un match déséquilibré sur le papier ; sauf qu’il se joue à domicile… Eurojust, l’agence de coopération judiciaire continentale, était prête à prendre la main sur le dossier Pinto, sauf que le Portugal en est membre : puissance moyenne sur la pelouse mais très actif en coulisse, maîtrisant notamment la filière d’importations de joueurs latino-américains, il ne l’entend pas de cette oreille.

«Blague enfantine»

De fait, parmi les premières victimes du hacking, il y a le Sporting Portugal, mythique club lisboète, mais aussi la Fédération portugaise de football (FPF) et jusqu’au procureur général du parquet local ! En France, toute personne qui oserait – ou tenterait – de pirater le Parquet national financier (PNF) risquerait gros également. Rui Pinto se défend en soulignant qu’il souhaitait seulement vérifier d’éventuelles complicités entre les autorités de contrôle et le foot business. Hypothèse pas complètement absurde. Il y a aussi cette présumée tentative de chantage contre Doyen Sports, un fonds d’investissements d’origine kazakh et basé à Malte, qui fait profession de marchand de bestiaux – pardon, de footballeurs.

Rui Pinto aura effectivement sondé Doyen pour monnayer 500 000 dollars (environ 455 000 euros) le rachat de ses données informatiques. «Une blague enfantine, plaidera-t-il dans un entretien au Spiegel. Je voulais simplement savoir à quel point ces documents étaient importants, combien Doyen Sports était prêt à payer en échange de mon silence.» Il défend mordicus son statut de lanceur d’alerte, en tant qu’ancien fan de foot dépité par cet amour de jeunesse.

Dans une interview donnée à Libération depuis sa détention (lire ci-contre), il lance un énorme appel du pied à la justice française en particulier. Fin 2018, un représentant du PNF lui avait rendu visite à Budapest, durant sa procédure d’extradition, et avait reçu copie de ses 10 teraoctets. Ouf, la justice portugaise ne pourra plus mettre l’éteignoir dessus… sauf qu’ils sont cryptés ! La France, qui a ouvert sa propre enquête préliminaire pour «blanchiment en bande organisée de fraude fiscale, association de malfaiteurs», a donc besoin de l’avoir sous la main. A minima, elle serait en droit de réclamer l’extraction provisoire de Rui Pinto afin de pouvoir l’auditionner en direct. Un sous-comité Eurojust serait sur le point de se constituer à cet effet, mais sans résultat concret à ce jour.

«Voyoucratie du football»

En attendant, les défenseurs de Rui Pinto font ce qu’ils peuvent. Ses avocats portugais contestent localement la validité de son mandat d’arrêt européen, au motif que «les autorités portugaises ont menti aux autorités hongroises», ne signalant dans ce cadre que 6 délits ou crimes potentiels, avant de les élargir à 147 une fois le lanceur d’alerte extradé. Ils sont d’ailleurs parfaitement redondants entre eux, sa défense dénonçant un «empressement à le voir condamné de manière médiocre, à la une de certains journaux, pour ces centaines de crimes».

Depuis Paris, son avocat français, William Bourdon, défenseur de précédents lanceurs d’alerte comme Hervé Falciani ou Antoine Deltour (à l’origine des précédents SwissLeaks puis LuxLeaks), fait également feu de tout bois, multipliant les courriers à la Commission des droits de l’homme de l’ONU. Il ne fait pas mystère de sa stratégie, faute de mieux : jeter l’opprobre sur la justice portugaise (1) : «Le paradoxe est aussi terrible qu’inédit. Alors que Rui Pinto est lourdement et injustement criminalisé, la voyoucratie du football au Portugal, qu’il a dénoncée, reste épargnée. Cette situation sera de plus en plus intenable, s’agissant d’un des derniers pays européens à refuser la protection des lanceurs d’alerte.» Au sein du Parlement européen, des députés comme Eva Joly (Verts) ont tenté de faire de même, dans un courrier à la ministre portugaise de la Justice, souhaitant que «Rui Pinto puisse être sorti de prison afin de pouvoir collaborer avec les procureurs d’Eurojust». A défaut d’être entendu, le message aura au moins été reçu.

(1) Se disant tenue par la plainte déposée sur son sol par Doyens Sports Investments, la justice portugaise n’a pas répondu aux sollicitations de Libération.

Renaud Lecadre