Franceses fascinados com calçada de Lisboa. Reportagem do Le Petit Journal

Publié le 1 avril 2019

Dans les coulisses de l’école de pavage de Lisbonne

Luisa Dornellas

Il existe à Lisbonne une école qui enseigne l’art du pavage à la portugaise, un savoir-faire ancien qui se perd peu à peu. Nous avons rencontré Luisa Dornellas qui dirige cette école depuis une vingtaine d’années.

Petite histoire de la calçada portugaise

La pratique du pavage au Portugal est ancienne et date de la Rome antique. Alors qu’elle avait quasiment disparu, le Marquis de Pombal l’a réintroduit après le tremblement de terre de 1755. Le marquis vit dans les ruines et les pierres brisées une manière de reconstruire la ville à moindre coût.  Il fallut tout de même attendre un siècle de plus pour que la première véritable “œuvre” de pavage soit réalisée en 1842, dans la cour du Château Saint-George dans la capitale.  Sous les ordres du Général Eusébio Furtado, des prisonniers –marteaux en main et chaînes aux pieds– imaginèrent la première calçada portugaise avec des motifs noirs et blancs. Le succès fut tel que le roi décida de faire paver la place du Rossio avec le motif “Mar largo” (vague), depuis devenu un classique au Portugal. À la fin du 19e siècle, portée par une nouvelle génération d’artistes comme Ângelo Rodrigues Chaves, Francisco Manuel Anil ou João Rodrigues, Lisbonne se recouvrit peu à peu de petits pavés de calcaire (blanc) et de basalte (noir) prenant la forme de figures décoratives inspirées de la culture portugaise et de l’univers maritime des grandes découvertes. Le Largo de Camões fut pavé en 1867, celui du Chiado en 1886, la Rua Garrett en 1888, et l’Avenida da Liberdade en 1889.

Symbole Lisbonne
Le “L” Symbole de Lisbonne

Une école spécialisée à Lisbonne

Dans le quartier de Moscavide, pas très loin de l’aéroport Humberto Delgado, se niche la très secrète École de Jardinage et de Pavage de Lisbonne : “Escolas de Jardinagem e de Calceteiros”. Pendant près de trois siècles, cette ancienne ferme a appartenu à la famille du Conte d’Arcos, un riche Portugais anobli par le roi Philippe II en 1620. Au milieu des années 1950, le tribunal de Lisbonne réquisitionne la maison qui devient la propriété de la ville, avant d’être finalement transformée en école en 1986. À la fin des années 1980, les artisans paveurs vieillissants se font rares au Portugal et c’est pour parer à ce manque de main d’œuvre et perpétuer ce savoir faire unique que la Mairie de Lisbonne a lancé cette école singulière, partagée entre terre et pierre. Une vingtaine d’ouvriers, aussi appelés les “orfèvres du sol lisboète”, sont chargés de l’entretien des chaussées de la ville. C’est dans cet écrin de verdure où poussent aussi tous les futurs arbres des parcs publics de Lisbonne, que Luisa Dornellas  nous reçoit.

Lepetitjournal : Quels sont les profils des élèves qui viennent étudier dans cette école ?
Luisa Dornellas : À la fin des années 1980, les élèves étaient plus jeunes, certains avaient mêmes des bourses européennes pour venir étudier ici. Aujourd’hui, les choses sont différentes. Si certains ont fait des d’études avant, la majorité de nos élèves sont des chômeurs de longue durée qui n’ont pas de bagage universitaire, et qui ont pour certains des difficultés économiques et sociales. Ils sont envoyés ici par l’IEFP1. Ils ont l’opportunité d’étudier l’art du pavage mais également de terminer le cursus scolaire obligatoire que certains n’ont pas eu la chance d’achever. Ils ressortent donc avec un diplôme scolaire et professionnel. Ils restent ici un an et demi, l’équivalent de 1800 heures de formation. Ils apprennent l’histoire du pavage, les mathématiques, le portugais etc. 100% de nos élèves en 2019 sont des hommes.

Il y a un vrai décalage entre la fierté nationale qu’inspire la calçada portugaise considérée comme un art, et la réalité. En fait, vos élèves sont plutôt des gens qui se voient offrir une seconde chance professionnelle, pas vraiment des artistes ou des gens qui sont là de leur plein gré ?
C’est un travail physiquement très difficile, souvent à l’extérieur, plutôt mal payé (600€/mois en moyenne). Les élèves veulent apprendre une formation, mais peu d’entre eux veulent véritablement être maître paveur et faire ça toute leur vie. Le sujet du pavage attire évidemment des artistes, des architectes, des designers, des paysagistes, nous en recevons beaucoup ici. Ils apprennent à paver et puis s’en vont. L’exécution du pavage, le vrai boulot de paveur dans les rues de Lisbonne, cela demande un profil bien différent qui est en effet plus proche du milieu de la construction et des chantiers que du monde de l’art.

Pavés de Lisbonne
Les élèves s’amusent à paver ce qui leur plait – À droite, Bienvenu en japonais

 

S’il y a de moins en moins d’artisans qualifiés pour faire ce travail, pourquoi leurs conditions de travail sont elles toujours aussi mauvaises ?
C’est une formation publique, et les salaires sont fixés par l’Etat. De manière générale au Portugal, les salariés du service public sont malheureusement plutôt mal payés. Certains arrivent à devenir auto entrepreneur et à travailler pour des privés. Il y a beaucoup de gens qui veulent faire paver leur maison, leur patios, etc. notamment à l’étranger, certains arrivent à gagner beaucoup mieux leur vie qu’en travaillant pour l’Etat. Mais il ne faut pas oublier que la majorité de ceux qui apprennent ce métier dans notre école sont des chômeurs de longue durée, plus très jeunes. Ils doivent souvent faire face à de graves difficultés financières, ont des familles, et cette formation leur garantit un emploi. Travailler en indépendant ce n’est pas une option pour eux, ils cherchent la stabilité.

Alors comment améliorer les conditions de travail des paveurs et comment revaloriser cette profession ?
Dans d’autres pays, quand l’offre de main d’œuvre est faible, généralement les salaires augmentent. Moi je pense que pour améliorer les conditions de travail des artisans paveurs et revaloriser ce métier il faut former plus de gens (jeunes et vieux) qui ont envie d’apprendre ce boulot par intérêt, par passion, et pas seulement former des gens qui n’ont rien trouvé de mieux à faire. Des gens passionnés, mieux payés, redéfiniraient les contours de cette profession, lui redonneraient ses lettres de noblesses, cela pourrait changer ce que cela veut dire d’être un artisan paveur dans ce pays. C’est une profession trop obscure, la plupart des Lisboètes ne savent même pas que cette école existe. Je pense qu’il faudrait explorer davantage le côté artistique, promouvoir de nouveaux projets avec des artistes. En 2015, l’artiste portugais Vhils, qui a une renommée internationale dans le monde du street art, a rendu hommage à la calçada, aux paveurs et à la culture portugaise en faisant le portrait de Amalia Rodrigues sur un trottoir de Lisbonne. En partenariat avec la mairie nous essayons aussi de faire découvrir les plus belles calçadasde Lisbonne en organisant des visites guidées, des workshops et des jeux de pistes dans la ville. Les gens sont ravis, ils apprennent le nom des motifs et se rendent compte qu’ils ne regardent pas vraiment le sol sur lequel ils marchent.

écoçe de calceteirosArtisan

 

La question de la mobilité à Lisbonne est souvent avancée en défaveur de la calçada. Beaucoup  préféreraient des trottoirs en béton. Que pensez vous de ce débat sur la praticabilité des pavés ?
La vraie question c’est de savoir si le pavage est bien fait ou non. S’il est bien fait c’est la meilleure façon de revêtir une ville pour moi. Libre à chaque ville, chaque pays, de choisir quel genre de pierres et de style ils souhaitent. Certains pavages sont mieux que d’autres pour certaine ville et inversement. D’un point de vue environnemental, le béton est beaucoup moins durable, il dure une vingtaine d’années alors que les pavés peuvent durer des siècles. Ils sont poreux aussi, ce qui permet aux arbres de respirer. Et d’un point de vue esthétique, les pavés sont tout de même beaucoup plus jolis que le béton, et c’est aussi pour cela que les gens viennent de loin pour visiter Lisbonne et le Portugal en général.

1 Instituto do Emprego e Formação Profissional, l’équivalent du Pôle Emploi en France.

 


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